La Photographie (récit)

D'abord cette photographie, posée sur le buffet... souvenirs... enfant quand j'entrais dans la pièce, je ne pouvais m'empêcher de la regarder, elle me fascinait... c'était l'image en noir et blanc d'un marin... le grand oncle Camille... elle avait été prise pendant son service militaire... au delà des rayures du maillot et du pompon du bonheur, j'imaginais la mer, les grands bateaux, les pays lointains et l'aventure, celle qu'un jour aussi je connaîtrais certainement...

En attendant, Camille était devenu un vieil homme, au visage buriné, certainement à cause du sel des mers et des océans qu'il avait traversés, autant que du soleil des îles sur lesquelles il avait séjourné... et puis après la marine n'avait il pas été réparateur en machines à écrire américaines, les Underwood comme on les appelait... un tel nom et une si lointaine provenance, ne pouvait qu'attiser mon admiration sans borne pour cet homme exceptionnel... Underwood, un nom de hors la loi, des machines à écrire des romans policiers, pleins de détectives et de bandits patibulaires... çà sentait la poudre et l'alcool de contrebande, les bars malfamés, les portes flingues et les putes au grand coeur, peu avares de leurs fesses pour des hommes d'honneur qui savaient balancer l'arrogance comme un couteau à cran d'arrêt... d'ailleurs Camille aimait faire le coup de poing, il le disait... jeune fallait pas le chercher, sinon on trouvait à qui parler... c'était pas comme son frère Louis, plus costaud, mais une crème d'homme, qui n'aimait pas la violence... chef de gare c'était pas un métier très guerrier... donc il n'aimait pas se battre... une fois Camille avait dû le défendre, car Louis n'osait pas frapper quelqu'un qui l'avait cogné au visage... çà alors disait Camille, fallait voir !!! coups de pieds, coups de poings et quelques dents en moins... une pierre de plus à mettre sur l'édifice de la légende du vieux loup des mers... mais le héros n'avait pas encore fini de me surprendre... les femmes il les tombait comme des mouches, avec cette facilité déconcertante des grands séducteurs du cinéma hollywoodien auxquels il ressemblait, Clark Gable en particulier... à cette époque quelques unes de ses conquêtes venaient au village... bien sûr personne n'était au courant... sa soeur, avec qui il vivait, prenait bien garde que rien ne vienne écorner la morale, quitte à ce que la légende en perde quelques avantages... or donc, des femmes venaient lui rendre visite, accompagnées d'un ami, caution supplémentaire, pour que sa soeur puisse dès lors accueillir en tout honneur les visiteuses... et quelles visiteuses... je me souviens de l'une d'elles en particulier, grande femme avec la classe d'une Garbo... une espionne certainement... une Mata Hari qui aurait échappé aux balles du peloton d'exécution... Camille l'avait probablement sauvée et sortie de la prison où elle se trouvait la veille de son exécution... après une course folle dans les rues de Lyon il l'avait faite embarquer pour l'Amérique latine, dont elle revenait seulement après toutes ces années... l'homme qui l'accompagnait, certainement son mari, devait être un grand planteur ou bien alors un trafiquant de coca... de ce passé trouble, outre un fusil de chasse, il restait dans le tiroir du buffet du salon, un revolver à barillet, datant soi disant de la première guerre mondiale, mais j'en ai toujours douté... c'était plus sûrement l'arme qui avait servi contre la police, lors de la nuit de l'évasion...

Un dur à cuire Camille et personne au village ne se doutait qu'un tel homme vivait parmi eux... à part moi, qui aurait d'ailleurs pu imaginer sa vie d'aventures, lui qui passait le plus clair de son temps à la chasse, à la pêche, ou à la cueillette des champignons... même qu'il s'était mis au jardinage et les dernières années de sa vie il se construisit une petite maison sur une colline près des bois, où il cultivait des fleurs et des arbres fruitiers, en pensant, j'en étais sûr, mettre de l'ordre dans ses souvenirs extraordinaires... les héros pensais je, sont de grands solitaires, qui se retirent dans un endroit isolé du monde, pour que tranquillement s'écrive leur légende.