L'Enterrement (récit)

C'était un été chaud, très chaud même... à ne pas mettre un mort dehors... et pourtant...

Cela faisait déjà plusieurs semaines que le soleil cognait sans aucun ménagement... de mémoire de paysan, il y avait longtemps que l'on n'avait pas revu une chaleur pareille... à croire que le temps se déréglait, que la terre tournait boussole... certainement à cause de la bombe et de toutes ces saloperies inventées par les scientifiques, entendait on dire... des oiseaux de malheurs ces types... fallait pas leur faire confiance, ils n'avaient jamais rien compris à la terre eux...

Nous étions au milieu des années 1970, et le monde s'ouvrait à de nouvelles idées, il avait la naïveté de croire qu'il en finirait avec les vieux schémas... quelques années plus tôt n'avions nous pas marché sur la lune, la lune !!!

A quelques kilomètres du village, un joli petit lac... en toile de fond deux montagnes, qui veillaient sur lui, comme deux vieilles dames prenant le thé ensemble à cinq heures...

Dans un hameau proche, demeurait un homme âgé, le père Chabord, qui vivait dans une maison que l'on disait hantée... certains conféraient même au vieux, des pouvoirs surnaturels... on allait jusqu'à prononcer le mot de sorcier... c'est vrai que des histoires circulaient sur son compte... je ne me souviens pas l'avoir rencontré étant enfant, mais je me suis fait une image de lui assez précise, comme si elle était réelle... une des choses que je savais de lui, c'est qu'il était un homme corpulent... j'ai imaginé le reste... l'air renfrogné, les cheveux blancs et drus, l'oeil clair et dur, un chapeau noir et des mains comme des battoirs...

On disait de lui qu'il pouvait déplacer les objets... qu'il était capable de vous jeter un sort... certains avaient vu des choses... des objets qui traversaient la cuisine et venaient s'écraser contre les murs... pour nous enfants, c'était quelqu'un de très mystérieux et qui nous intriguait... pourtant nous n'avons jamais poussé la curiosité jusqu'à vérifier si vraiment il déplaçait bien les objets... la seule fois où certains d'entre nous on vu quelque chose, ce fut lors de son enterrement, pendant cet été chaud, très chaud même...

Cela se passa à la sortie de l'église, au moment où quatre pompiers du village en tenue officielle, comme cela se faisait encore, transportaient le cercueil du père Chabord vers le cimetière proche de l'église... jusque là tout c'était déroulé normalement, le curé avait assuré son office avec sa monotonie habituelle, les mains toujours aussi tremblantes, le petit vin du coin n'y était pas pour rien... dans le calice jamais d'eau, que du vin pur, le sang du christ n'était jamais coupé, la liturgie n'était pas respectée, mais seul les enfants de choeur connaissaient la vérité et aucun d'eux n'avait encore répété quoi que ce soit...

A bout d'épaules, le cercueil entama sa lente progression vers le cimetière... l'allée centrale de l'église, le parvis en pierre, l'escalier, puis le sentier... la chaleur s'empara de tous quand ils se retrouvèrent à l'extérieur... très vite chacun se mit à suer à grosses gouttes, surtout les pompiers... ils finissaient par regretter que le père Chabord ne soit pas mort l'hiver passé ou le prochain, même si le trou aurait été plus dur à creuser à cause du gel... mais là vraiment on crevait, avec ce soleil qui vous grillait comme un avant goût de l'enfer...

C'est vrai qu'ils finissaient par le maudire le père Chabord, un peu trop peut être, car le cortège n'était pas encore arrivé au cimetière que des choses étranges se passèrent... çà commença par une odeur, très désagréable et qui devint de plus en plus nauséabonde et persistante... une odeur âcre qui s'infiltrait dans chaque nez... personne n'osait rien dire, bien que l'odeur augmenta au fur et à mesure de la marche funèbre... les pompiers devinrent de plus en plus blêmes, on sentait bien qu'ils ne tiendraient pas encore très longtemps... soudain un jus sombre se mit à dégouliner le long de la caisse en bois, tâchant le drap noir qui la recouvrait... alors l'odeur devint insoutenable, à tel point que les pompiers abandonnèrent le cercueil et le mort sur le sentier, et qu'ils s'éloignèrent ainsi que le reste des villageois... la crainte se lisait sur les visages, encore un coup du père Chabord, son dernier mais bon dieu que çà puait... si çà continuait à couler on allait devoir éponger le mort...

Les pompiers furent les premiers à se ressaisir, on ne pouvait quand même pas laisser un mort comme çà en plein milieu du chemin, c'était pas chrétien, même pour un sorcier... à contre coeur ils empoignèrent le cercueil et retenant au mieux leur respiration ils se remirent en route suivis par tous les autres... on assista alors à l'enterrement le plus rapide que le village ait jamais connu... tout fut fait au pas de course, sans aucun temps mort... tous virent avec contentement la dernière pelletée de terre recouvrir le cercueil et son odeur pestilentielle...

Que c'était il passé... certainement que le mort avait fermenté à cause de la chaleur, mais on ne pouvait s'empêcher de trouver que tout cela n'était pas normal... mais cette journée, cette chaleur, cet été, eux aussi ne l'étaient plus... chacun retournant chez soi ou vers ses occupations, ne regardait déjà plus la mort comme une chose naturelle...