La Chambre (récit)

14-18... la grande déflagration mondiale, l'irréversible traumatisme d'une onde de choc qui allait se répercuter des années durant... et puis tout recommencerait... mais pour l'instant, il fallait réapprendre à vivre sur les ruines d'un monde qui n'en finissait pas de mourir... elle l'avait connu avant la guerre, ils s'étaient fréquentés... la mobilisation générale était venue interrompre leur amour... il quitta le village pour rejoindre sa compagnie... la guerre des tranchées, les lettres, le gazage, puis le retour... le retour à cette vie qui ne serait plus jamais la même... les poumons atteints, il se savait condamné... alors la promesse de mariage, la parole donnée, il voulait la lui rendre... tout çà c'était avant la guerre, avant que la mort ne vienne se poser entre eux deux... mais Noëllie lui disait... plutôt mourir que de vivre sans toi... le mariage eut lieu dans l'église du village, à la maison de son dieu comme elle aimait à le dire... pourtant son dieu allait l'abandonner...

un enfant naissait, le premier, le seul, un bout de vie après l'hécatombe, comme pour effacer le cauchemar... malade lui aussi, l'enfant allait mourir vite, très vite... Noëllie devenue comme folle, ne pourrait s'en séparer plusieurs jours durant... enfermée dans la chambre comme dans sa douleur, elle se tenait là prostrée, repliée comme pour faire rentrer à nouveau l'enfant dans son ventre, l'empêcher de naître, le sauver de la mort... elle se repliait sur cet instinct sauvage, comme une bête en tension extrême... cette tension qui devient tellement insupportable, que l'on fini par ne plus la sentir... on oublie son propre corps... alors la peau n'est plus une protection, elle laisse les chairs à vif s'écorcher seconde après seconde... personne ne pouvait l'approcher, la douleur instaurait une barrière entre le monde des vivants et celui de la mort... la chambre progressivement se transformait et s' installait autour de la mère et de l'enfant comme un îlot protecteur... rien de ce qui venait de l'extérieur n'atteignait les deux êtres, comme si la chambre comprenait qu'il faille les laisser seuls dans cet espace qui désormais ne pouvait que leur appartenir... les cris, les larmes étaient absorbés par les murs... Un grand silence s'établissait dans la pièce, un silence fait d'empathie et de compréhension...

Après quelques jours la chambre s'ouvrit de nouveau, ses frères vinrent la chercher et l'emmenèrent elle et l'enfant...

Bien des années plus tard quand Noéllie mourut, on plaça dans son cercueil les chaussons de son enfant, comme elle l'avait toujours demandé... aujourd'hui, quand il m'arrive de me promener sur le cimetière et que le vent chante entre les tombes, il me semble entendre la voix apaisée de Noéllie et le souffle calme et paisible de son enfant...