La Cave (récit)

Le paysage défile, arbres en bordure, possibilité d'ombrage. Je raccorde les images, voilà, je suis dans le temps. Surprise des petits riens qui se laissent entrevoir, l'instant d'un détournement d'oeil, ne plus être uniquement dans la fonction. Les mains conduisent seules, le regard les a abandonnées, il s'est échappé, ballade oculaire, il s'y sent bien.

Verts de l'herbe, bruns des terres ,montagnes pieds pics et flancs, cambrures rivières débordent, les marais accueillent l'eau, reflets, paysage qui se mire. Nuages qui ciel auront bien sûr, mais le vent chasse et nul ne sait quand, couleurs, mouvements incessants, lumières passées au travers, morceaux parus, puis voilà fff... changements, jeux... à force de regarder les yeux piquent. Corbeaux croaa flac flac, ailes dures, entourent l'aigle... perd du terrain, pas gagné d'avance... restes maïs, creux, rebords des sillons.. les hérons sur une patte perchés, penchés, la nourriture à terre, longs becs, les gosiers auront leur part... la neige, traces par endroits, êtres vivants, sangliers, cerfs, renards, poils, plumes, traversent sentiers... Rivière, poissons, eaux froides, la glace encore fine, dangereuse ne pas y aller même si tenté.

Les voitures doublent, je ne les vois pas, ailleurs... notion danger nulle... image nature, toujours à l'oeil... un avion, sillage... gens qui travaillent... les champs, tracteurs, vignes, hauteurs, treilles à flancs de montagnes... goûter chignin bergeron, boire un verre, envie belle couleur or, plus tard... village lointain, sonnent les cloches. La route, l'autre côté, l'isère... branches, tourbillons, pieds des ponts, amas pour longtemps... autrefois ports, navigation bateaux, descente, montée, trafic de gnôle... flots noirs, caractère pas tranquille, carcasse voiture rouge aujourd'hui dans l'eau.

La ville citadelle, ruines, le vent toujours s'engouffre... Montmélian, triste, glaciale, la vieille ville peut être, anciennes maisons, mémoire... temps abîmé.

Rouler tranquille, comme si de rien n'était, rouler pour ne rien dire et se sentir seul. Je laisse Montmélian, il n'y a pas grand chose à faire dans cette ville, on y ressent l'ennui, toujours, c'est presque insupportable.

Soudain en bas d'un talus, des jardins, comme hors du temps, des jardins comme un désir posé là, un moment égaré du reste du monde, un moment qui n'a rien à faire avec le mouvement, un moment comme en arrêt, stop... c'est le monde qui bouge autour d'eux, le monde qui les ignore, qui n'a pas le temps de les voir, le monde qui ne s'en préoccupera plus, fin...

La musique du temps qui s'en va, passe et ne revient effectivement jamais, musique lancinante qui pourtant ne nous abandonne pas, laissant traîner ses notes dans un coin de mémoire et qui remontent sur la fragile portée des souvenirs, même les plus imparfaits... j'entends cette musique qui me ramène vers d'anciennes images...

Un village, une enfance, mais que puis je bien encore chercher ici, vouloir trouver... n'arrive t'on jamais à laisser totalement un endroit pour ne plus y revenir, l'oublier ? Même courts, même espacés, j'ai besoin de ces moments, c'est comme de l'air dans les poumons, indispensable.

Les images crissent, viennent et repartent, je m'immerge dans ces détails, le portail, l'allée, première porte, deuxième, puis la cuisine avec ses tables, chaises, buffets et bibelots sur l'étagère et les murs, et l'horloge qui donne encore l'heure, laisse comprendre une présence occasionnelle, pourtant l'odeur d'humidité qui remonte de la cave... faudra penser à aérer. Un peu de crainte pour aller à l'étage, les chambres, les lits, le plancher qui craque et fait entendre de nouveau le bruit des pas des croque morts qui emportaient le cercueil, et surtout le son lugubre des poignées de métal qui disaient le corps lourd du mort et l'étroitesse de l'escalier à descendre... enfant dans la chambre, qui ne dort pas et pour qui ces cliquetis seront désormais ceux de la mort qui passe.

En apparence rien ne semble avoir bouger. Ouvrir un placard, le toucher lisse de la porte, la peinture jaune pâle fait écran à la chaleur du bois, des odeurs reviennent... la cave humide, terre mouillée, traces noires comme de la suie, quand les doigts frôlent la surface croûtée du sol... la cave , l'enfer, tréfonds d'un monde qui faisait peur, l'enfant hésite toujours, descendre les marches de pierre, c'est comme avancer dans la nuit, fantômes linceuls, débris de peurs, battements de coeurs, accélérations, le malaise grandit, paralyse, fourmis dans les reins, la nuque, les mâchoires... croire entendre des voix, des personnes disparues qui reviennent, l'angoisse serre le petit corps, cogne dur, il faut remonter en vitesse...

De derrière la lourde porte en bois, le noir entra dans la vie de l'enfant comme par asphyxie...

Cette cave ici, mais d'autres encore... celle du curé du village, là haut sur la colline près de l'église... la cure et cette vieille femme comme une sorcière de noir vêtue, qui voulait enfermer l'enfant au fond de ce grand trou noir... ta mère ne te retrouvera jamais lui avait elle dit en lui décollant l'oreille du bout de ce morceau de cuir noir qui tenait fixé par une cordelette croisée autour de la main et enfermait un doigt de la vieille qui s'avançait comme une menace au dessus de sa tête... elle était dangereusement laide, avec cette haine qui lui tordait le visage... elle laissa finalement partir l'enfant qui rejoignit les autres dans la cours de l'école... il resta assis sur les marches de l'entrée de la classe, épouvanté à l'idée qu'il puisse se retrouver enfermer dans cette cave humide comme au fond d'un cachot duquel personne ne viendrait plus le sortir... rien ne calmait cette angoisse qui s'installait... l'enfant fébrile était assis sur ces marches comme au bord d'un précipice qui l'engloutissait...